Chemins de Traverse

« En Traversant » est une invitation au voyage. Rien d’exotique pourtant, ni de dépaysant dans les photographies, les installations vidéo ou encore les traces d’intervention de Nicolas Aiello. Si sa série de photographies « Quelques Instants » nous transporte jusqu’en Amérique du Sud, c’est pour nous présenter des hommes et des femmes évoluant dans une ville anonyme, qui pourrait être celle dans laquelle nous vivons tous les jours. De quel voyage s’agit-il alors ? D’un voyage au coeur de la ville, ou plutôt de la cité, au sens premier de lieu du collectif, du politique.
En traversant est une invitation à prendre des chemins de traverse, à se perdre au coeur d’une cité que nous croyons connaître.

Nicolas Aiello nous guide dans une ville dont il nous livre la cartographie : une cartographie singulière, qui nous donne à voir sous un autre angle et nous invite à réinvestir l’espace public. Au travers de traces d’interventions, de vidéos - d’un travail parfois aux limites du documentaire, mais dont la puissance poétique résulte de l’injection de
micro-éléments qui l’élèvent au rang de l’extraordinaire - il nous fait partager sa perception personnelle de l’espace urbain qu’il a eu l’occasion de traverser, mais aussi des rapports humains, politiques qui y sont inextricablement liés.

Mais c’est bien à une expérience collective que ce travail fait appel : nous ne sommes pas simplement conviés à pénétrer un univers personnel, marqué par une individualité, mais à convoquer dans notre mémoire notre propre cartographie intérieure. Si l’on peut parler d’invitation, c’est bien plutôt d’une invitation à faire nous-même le chemin : à voir, au travers d’une expérience singulière, son lien étroit avec notre expérience collective, sociale, de la ville.

Faire de l’espace social un lieu de l’intime, créer du familier dans l’espace public : cela passe par un travail sur la mémoire, non pas une mémoire enfouie, celle d’un passé qu’il s’agirait d’honorer ou même de revivre, mais sur la mémoire réactivée de notre expérience quotidienne.

C’est donc à une poétique du quotidien que Nicolas Aiello travaille. Au travers de la variété des media utilisés déjà, transparaît la volonté de rendre compte au plus près, par le support adapté, d’une expérience singulière de l’espace social : photographies de villes ou d’un usine désaffectée, toujours cadrées par le regard de ceux qui les traversent (série 
Quelques Instants  et Objets trouvés ), installations vidés ou sérigraphies qui, en suivant les pulsations régulières du coeur d’un passant, rendant compte du rythme d’un trajet dans la ville (Traversée), impressions sur papier alimentaire taché de gras, traces(au sens propre…) d’une intervention dans l’espace urbain (Camion Pizza, Grenoble, 2000) ou encore simple odeur de cuisine (Al Pomodoro), référence à la culture familiale de l’artiste qui, par sa présence lancinante dans l’espace de la galerie, fait appel à la mémoire olfactive du visiteur, le renvoyant à ses propres images mentales…A cela répond la variété des sujets, prétextes à une narration continue de la ville : une usine désaffectée, des rues vides, ou traversés. Mais aussi des portraits : portraits d’inconnus, pris dans leur quotidien, portraits de familiers( vidéo Yvonne, le 7 mars 2003).

Traversés de villes, rencontres de leurs habitants : les chemins que Nicolas Aiello nous invite à emprunter constituent la trame d’une histoire continu, déroulée au fil des oeuvres, qui pourrait être notre propre histoire.


Texte de Claire Bernardi, conservatrice du patrimoine au C.N.A.P (Centre National des Arts Plastiques), dans le catalogue de ma première exposition personnelle, « En Traversant » au centre d’art Le VOG en 2006.