« On dit toujours que les paroles s’envolent et que les écrits restent et si les écrits s’envolaient aussi et si, avec le temps, les signes s’évadaient de la page blanche où ils avaient été tracés, et si une autre main venue du présent se faisait complice de cette évasion d’écrits.

La liasse semble être intacte ; elle apparaît sortir tout droit de la boite d’archives, bien rangée dans l’un des magasins du dépôt. Une belle liasse disent les historiens avec un ensemble des lettres et d’écrits personnels, des reçus, un cahier de brouillon, des tickets, des formulaires administratifs et des décisions judiciaires. Ça vient de la prison de la Santé à Paris ; ça date du début des années 50 ; ça raconte une histoire qui croise la grande Histoire, c’est le temps de la Guerre froide ; il est question de Duclos le grand homme du PCF d’alors, de son arrestation pour complot contre la sûreté de l’Etat à la suite de la violente manifestation contre la venue du Général Ridway qui commande les troupes de l’ONU en Corée. Ça pourrait être un document précieux.

Pourtant les mots ont fait le mur ; ils sont en cavale. Les papiers se sont mélangés, ils ont décidé d’écrire une autre histoire, plus fragmentaire, plus vraie sans doute que cet épisode de la méfiance et du soupçon humaine. Celle d’un homme pris dans les mailles de cette grande histoire, un anonyme, un petit, un quidam. Le destin oublié d’un acteur secondaire, de ces personnages qui sont sur la photo et dont on ne sait jamais le nom.
Alors tout ce qui pouvait renseigner la grande Histoire s’est fait la malle, n’est resté que l’infime, le minuscule détail, la plissure, la tache, un mot, un tampon, une signature, quelques lignes. La liasse s’est dépouillée, elle a changé de peau, elle est devenue un objet mineur, une archive pauvre.
On y voit les larges en-têtes imprimés des institutions, les surcharges et ajouts au crayon du censeur ; on y déchiffre des fragments de phrases, et puis on butte sur des signatures, des mots illisibles, comme érosés. on tombe dans des grands blancs, on chute dans des crevasses d’oubli.
On ne sait plus ce qu’on regarde : de quelle histoire s’agit-il ? Celle du complot de pigeons comme semble le révéler une ultime coupure de presse ou bien un récit qui nous semble plus familier, plus ordinaire, celui d’une incarcération ? Ou bien l’essentiel ici n’est-il pas le destin des papiers qui passent de main en main et qui par cette singulière circulation se transforment. On oublie que pour être conservé les papiers doivent faire l’objet d’échanges, de discussion, de négociations, mais surtout qu’il faut qu’on les touche, qu’on les déplie, qu’on les déchire.

Nicolas Aiello a capté de sa main de dessinateur ce qui échappe généralement au regard, ce moment d’effacement. Il s’est fait l’archiviste de cet autre événement qu’est l’oubli. Avec une patience infinie, un souci quasi maniaque, il a enregistré ce que l’on ne voit pas ou que l’on ne peut voir, l’évasion des signes. C’est un geste précieux que de consigner le temps et son travail sur nos mémoires. Seul l’artiste a ce pouvoir de déplacer soudain le regard, de nous faire voir autrement, nous montrer là où quelque chose est entrain de changer sans que notre œil ne le perçoive.
Aiello par vingt-huit dessins qui composent comme un puzzle volontairement fragmentaire nous fait approcher de cet événement mystérieux qu’est l’oubli. Il prend ainsi à revers la très rebattue question de la mémoire et de son lot de monuments et autres plaques pour nous offrir ces simples feuilles de formats multiples, les unes jaunies, les autres plus blanches, ces pièces irréelles parce qu’y figurent parfois le recto et le verso ; l’artiste découvre ces documents qui n’existent pas. Il nous emmène par cette œuvre dans ce lieu terrible et magique de notre imaginaire, cette prison où l’on perd les repères du temps, où ce qui était écrit lentement à force de l’user du regard inscrit un autre récit qu’il nous appartient patiemment de découvrir ; à nous de nous y aventurer, de prendre à notre tour, à l’invitation d’Aiello ce risque. »

Texte de Philippe Artières (chercheur au CNRS / EHESS, Paris, spécialiste de l’histoire des écritures ordinaires, directeur du Centre Michel Foucault) à propos de la série de dessins « La Santé, été 52 ».