Les lignes et signes créés par Nicolas Aiello sont des traversées dans le temps ( Revealed De Kooning Drawing) et dans l’espace (RTF), dans l’histoire d’une ville et de ses habitants (Square Beethoven). Les cheminements que cet artiste voyageur dessine recréent une cartographie où l’émotion se mêle au témoignage.

Dans “RTF”, Nicolas Aiello a littéralement créé une nouvelle typographie à partir de ses trajets quotidiens et, à l’instar de sa série “Pa(ysa)ges, il a transformé les paysages en pages. Cette écriture abstraite porte la mémoire des lieux arpentés par l’artiste. Montreuil, Paris et le centre Pompidou, Aulnay sous bois, le village de Saint Pierre des Champs dans les Corbières, Berlin, New York: autant de lieux photographiés sans relâche à l’aide de l’appareil le plus rudimentaire possible (l’appareil photo du téléphone portable de l’artiste) et transformés ensuite à l’aide d’un logiciel de traitement de texte en signes plastiques. Les formes géométriques non dénuées d’austérité écrivent l’autobiographie urbaine de l’artiste. Les lignes rythmées par le noir et le blanc sont les traces des pérégrinations du dessinateur à travers la ville, l’empreinte de son regard sur la ville devenue gigantesque réservoir de signes.

Comme il traverse la ville et en révèle la typographie, Nicolas Aiello traverse l’histoire de l’art pour déchiffrer l’indéchiffrable. En 1953, le jeune Robert Rauschenberg, explorant les limites de l’art, demande à Willem de Kooning, artiste qu’il vénérait, de lui donner un dessin qu’il pourrait effacer. De Kooning lui donna un dessin très difficile à effacer mais Rauschenberg y parvint. En archéologue, à l’aide des traces laissées par la gomme de Rauschenberg, Nicolas Aiello, dans sa video “Revealed De Kooning”, reconstitue peu à peu le dessin initial. Lentement, au fil de la vidéo-palimpseste, le dessin, ou plutôt son interprétation, se révèle et tel un fantôme, apparaît.

Dans “Square Beethoven”, l’arpenteur se joint à l’archéologue. Le square Beethoven désigne des immeubles qui ont été détruits et sur lesquels donnait l’atelier de la rue du Bel-Air où travaille l’artiste, à Montreuil. Chaque petit carré de la série est constitué à partir de la superposition d’un dessin et d’une photographie. Le dessin est une sorte d’écriture automatique réalisée à l’encre noire, où le spectateur attentif et patient pourra déchiffrer des mots, des notations du quotidien, des impressions. Cette micrographie, qui évoque les microgrammes de Robert Walser, forme une dentelle fine et délicate, qui révèle la texture des mots plus qu’elle ne forme un texte. Les mots qui cheminent à travers tout l’espace de la feuille, dans une écriture réalisée avec la patience d’un moine copiste, d’une brodeuse ou d’un tisserand, sont autant de fils créateurs de liens, formant un tissu graphique, un tressage de lignes. Nicolas Aiello superpose à ces écritures des photographies en gros plans de paumes de mains de passants, prises dans le Square Beethoven, imprimées sur des petits carrés de celluloïd: “ce qui m’intéresse, ce sont les traces du temps, de l’histoire de la personne, les marques d’usure, du travail, les plis, la pigmentation de la peau qui, imprimés très légèrement, deviennent un signe graphique”. Un signe graphique très dense, empli de temps et de mémoire, à l’instar de l’oeuvre de Roman Opalka.

Leïla Jarbouai, Conservatrice au Musée d'Orsay.